Les hommes vides

T.S. Elliot (illustration Fabienne Loodts)

I

Nous sommes vides
Des hommes fourrés
Vacillant ensemble
Bourrés de coton ras la gueule. Merde !
Nos voix sèches, quand
Nous marmonnons à l’unisson
Sont calmes, insensées
Comme le vent parmi les herbes sèches
Comme la course du rat sur les bris de verre
Dans notre cave sèche.

Silhouette informe, ombre sans couleur,
Geste immobile, force statique,
Ceux qui sont passés
Le regard droit vers l’autre royaume de la mort
Nous gardent en mémoire – s’il leur en reste – non pas
Comme des fantômes furieux, mais simplement
Comme des hommes vides
Des hommes empaillés.

II

Les regards que je crains de croiser en rêve
Au royaume chimérique de la mort
Eux, ne s’allument pas ;
Ici, les yeux sont
Un rais de lumière sur une colonne brisée
Là, un arbre valse
Et les voix sont
Le chant du vent
Plus lointaines et plus raides
Qu’une étoile finissante

Que je ne m’approche pas plus près
Du royaume chimérique de la mort
Et qu’on me laisse porter
Ces costumes assumés :
Manteau de rat, peau de corbeau, bâtons en croix
En plein champ
Coulant mes mouvements sur les caprices du vent
Pas plus près

Pas cette dernière réunion
Au ténébreux royaume

III

Voici la terre morte
Voici la terre des cactus
Ici les figures de pierre
Sont élevées, ici elles reçoivent
Les supplications de la main main mourante
Sous le grésillement d’une étoile finissante.

Est-ce ainsi
Dans l’autre royaume de la mort
S’éveiller seul
A l’heure où nous
Tremblons de tendresse
Les lèvres faites pour embrasser
Formulent des prières aux roches brisées

IV

Les yeux ne sont pas là
Il n’y a pas d’yeux, là
Dans la vallée des étoiles moribondes
Dans la vallée vide
Dans la mâchoire brisée de nos royaumes perdus

Dans ce dernier des espaces de rencontre
Nous tâtonnons ensemble
Et évitons de parler
Rassemblés sur la plage du fleuve gonflé

Sans regard, à moins que
Les yeux ne reparaissent
Etoile perpétuelle
Rose aux pétales pléthoriques

Du royaume sombre de la mort
L’espoir, seul
Des hommes creux.

V

Tournons autour de l’arbre à figues
De Barbarie, de Barbarie
Tournons autour de l’arbre à figues
A 5 heures pile du matin.

Entre l’idée
Et la chose
Entre le mouvement
Et l’acte
s’étire l’ombre

Car le Royaume est tien

Entre la conception
Et la création
Entre l’émotion
Et la réponse
S’étire l’ombre

La vie est très longue

Entre le désir
Et le spasme
Entre la puissance
Et l’existence
Entre l’essence
Et la descente
S’étire l’ombre

Car le Royaume est tien

Car est tien
La vie est
Car il est tien

C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
C’est ainsi que finit le monde
Pas sur un bang : en gémissant.

A propos de marc.uhry@gmail.com 43 Articles
25 ans de parcours associatif dans le droit au logement, les droits de l'homme, les politiques de solidarité, l'Europe sociale... et une vie parallèle dans la musique, la littérature, la radio, la presse