Bienvenue au Teil, California

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Une utopie urbaine contemporaine

(article paru dans Rue89Lyon en mars 2020)

 

Pas d’as dans les manches

Elle n’a pas tous les atouts en main. Coincée par le Rhône et l’A7 au pied des montagnes d’Ardèche, la ville s’étire tout en longueur, balafrée par sa rue principale, jusqu’à présent la seule route d’accès à Aubenas et au tourisme des hauteurs, la seule route menant les camions de Montélimar au Puy-en-Velay, le long du cordon qui relie le sud-est de la France à son centre. La rue parallèle, la belle ruelle historique, enregistre 40% de logements vacants.

Elle n’a pas tous les atouts en main, et elle le sait. La cimenterie a réduit la voilure, laissant tout le quartier fluvial, la Cité Blanche, vide, murée, les toits envolés ; un quartier fantôme. La SNCF s’est retirée, laissant les bâtiments de sa base logistique. Les usines de tissus sont parties. Le Teil, 44° de latitude nord, 40° de longitude est. 8 677 habitants, 20% sont chômeurs, 22% sont pauvres. Au Teil, il y a plus de logements que de ménages à loger.

Elle n’a pas tous les atouts en main, et le sort s’acharne. Le Teil a été l’épicentre d’un séisme en 2019, qui a fissuré les cœurs autant que les bâtiments. De nombreux habitants ont dû quitter leur logement pour des durées plus ou moins longues. A l’échelle, c’est comme si la Ville Paris avait dû reloger plus 300 000 personnes et réhabiliter 230 000 logements, pour se donner une idée du chantier.

Le chemin de la résilience est ténu, la ville d’en face, Montélimar, ne va guère mieux. Malgré une situation idéale à équidistance de Lyon, Marseille et Montpellier, il n’y a pas vraiment de raison que les entreprises ordinaires s’implantent ici.

Alors… alors sous la poussée de sève de quelques acharnés, réunis derrière leur Maire, Olivier Peverelli, l’une des personnalités les plus attachantes du monde, Le Teil se réinvente par le décalage, par ce qui est impossible ailleurs.

 

La cité des projets

La ville a d’abord ouvert une zone commerciale, tout ce qu’il y a d’ordinaire, en bordure de commune, pour générer quelques recettes fiscales, et puis elle s’est laissé traverser par les souffles de vie. L’ancienne usine est devenue l’atelier de confection et le théâtre de marionnettes hallucinant d’Emilie Valentin, une compagnie mondialement réputée. Le cinéma local, le Regain, s’est élargi à l’art et l’essai, condition de sa survie économique. Plusieurs bistrots ont été municipalisés, parce que les troquets sont l’un des piliers de la vie sociale, où les verres se vident, bien sûr, mais en chansons, en débats, en fins de travaux. L’ancien temple à la lumière si particulière est en travaux, il sera dédié à la photographie et à la musique classique ; il eut été dommage de ne pas profiter aussi de l’acoustique. Les musiques actuelles attendent de leur côté la fin des travaux dans l’usine transformée en SMAC, à l’entrée de la ville. Plus loin, à côté de l’espace vert créé par les habitants avec l’appui de De l’Aire, une association de développement local autogéré, émergera bientôt une coopérative d’habitants. Et c’est loin d’être fini.

Plus près du fleuve, à côté de Ardoise et Cloquicot, la nouvelle école Montessori, s’étend la Zone 5, un territoire de grâce farfelue, peuplée de zazous, qui mélange permaculture et recherche visuelle, une sorte de grand tableau végétal et convivial, une serre sortie d’Alice au pays des merveilles, un jardin mandala, un bistrot végétal. La Mairie leur commande un banquet de temps à autres, pour soutenir un peu. Manon y cuisine des fleurs et parvient à faire boire des litres d’eau parfumée aux ivrognes de passage dans leur Eden à ciel ouvert, rivalisant avec Le Duff, le brasseur local, qui se développe, vaille que vaille. On y croise le directeur du supermarché : pas les moyens de s’ignorer entre gens de bonne volonté. On y croise aussi le patron de la gendarmerie locale, dans sa tenue civile de biker estampillé. Il est embêté, il y a encore eu du grabuge, 20% de chômeurs, ne croyez pas que tout soit toujours rose. Il en parle avec Nathalie, la déesse aux cent bras qui tient la mairie sur tous les sujets, là où il faudrait une armée de fonctionnaires ailleurs. Et elle a encore trouvé l’énergie, le temps, d’inscrire Le Teil comme « territoire zéro chômeur de longue durée », dans l’optique d’embaucher tous les chômeurs de plus d’un an et de leur trouve du boulot sur des segments en gisement. Et au Teil, les gisements, on ne les attend pas. La municipalité a pris des parts dans Tenk, la plateforme de documentaires montée par les organisateurs de l’excellent festival de Lussas. Ce sont les diffuseurs qui déclenchent désormais les financements publics. Alors Tenk existe, pour assurer une biodiversité du documentaire qui échappe au format hyper calibré et aux sujets limités des grandes plateformes américaines, c’est important de s’abonner. Comme c’est important d’écouter Radio M, qui vient s’installer au Teil, sous l’impulsion de Sophie l’incandescente, qui fait brûler les dance-floor en Drôme et en Ardèche, qui se déplace dans les villages, pour relier ceux qui s’isolent, pour faire entendre ceux qui se taisent, pour célébrer la vie nue, la vie ensemble. Radio M, des ondes qui tissent des fils.

Une terre des possibles, en contrepoint des métropoles saturées

Un soir de petits fours, un de ces soirs en cravate, où il faut bien se parler pour tromper le silence, j’ai rencontré ce Maire, Olivier Peverelli. Et il m’a raconté son espèce de Detroit français, et on a trop bu, on s’est fait des serments d’ivrognes. Parce que mes amis des grandes métropoles s’asphyxient. La terre y est rare et chère, les projets concurrents. Il faut passer par la moulinette de commissions, réduire la vie en powerpoint. Les projets qui parviennent à passer ce tamis portent des enseignes bleu laitier, une esthétique cup-cake et un goût de lentilles corail. Un monde de peigne-culs, où l’occasion s’appelle seconde main, et où les enfants deviennent jeune public. Les Métropoles aspirent toute l’énergie, mais la formatent. On y est trop serrés, pas assez nécessaires, la vie se glace en procédures. Alors, Le Teil accueille les farfelus, les porteurs d’alternatives économiques, culturelles, sociales. Olivier Rey, le patron du très tendance Lavoir Public, à Lyon, part s’installer au Teil, avec la complicité du touche-à-tout de la communication engagée, Génaro Lopez. En se tapant dans la main, ils montent un café-jeu et réouvrent le mini-golf, comme galerie à ciel ouvert, proposant un trou par artiste. A côté, ils vont aussi ouvrir le camping, dès ce printemps. On a dû monter une association, autochtones et intrus, pour porter tout ça, The Teil to be. Mais qui irait camper au Teil, à quelques kilomètres à peine des magnifiques montagnes ardéchoises ? Pardi, tous ceux qui n’ont pas les moyens de se rendre dans le Nevada, pour le Burning Man.

Un contournement routier est en train de se finir qui va soulager la rue principale de son trafic et permettre une transformation urbaine de tout le centre-ville, le déménagement des services sociaux dans les anciens locaux SNCF, qui vont libérer d’autres ; on fera de la rue principale un cœur de l’artisanat d’art, bref, la guérison passe aussi par la cicatrisation des blessures urbaines.

Au Teil, on réfléchit à l’usage des lombrics pour le traitement des biodéchets, avec l’association Eisenia ; 3 000 scolaires, ce n’est pas rien. On creuse des hypothèses d’établissements de solidarité incongrus, de dépôt-vente de décors de cinémas habituellement détruits,…  On projette aussi d’y construire les modules d’un éco-quartier flottant à Lyon, qui remonteraient le Rhône poussés par des barges ; il faut des projets importants et qui proposent des emplois pour toutes qualifications. Au Teil, on essaie de ramener du télétravail, pour les entreprises tertiaires dont les bureaux saturent dans les grandes villes. L’emploi, l’emploi, parce qu’on ne va pas se faire la vie sympa à quelques-uns, dans une ronde obscène de joie autosatisfaite, au milieu de la détresse des autres. Tout le monde y est sacrément bienvenu, mais d’abord pour soutenir ceux qui sont là, d’abord pour écouter, d’abord pour aider, combler les besoins. Les projets les plus farfelus s’y montent en un claquement de doigts, mais toujours au service de l’intérêt général, de l’émancipation collective, de la solidarité.
Au Teil, on soutient les sinistrés du tremblement de terre. Toute la population, les professionnels, les élus, les associations s’arrachent, pour ne laisser personne de côté. On appellera le camping « L’épicentre », pour conjurer.

C’est comme ça, les cœurs ardéchois. Bienvenue au Teil, California.

 

 

A propos de marc.uhry@gmail.com 30 Articles
25 ans de parcours associatif dans le droit au logement, les droits de l'homme, les politiques de solidarité, l'Europe sociale... et une vie parallèle dans la musique, la littérature, la radio, la presse