L’Europe et la Grèce : a-t-on jamais vu une main combattre l’un de ses doigts ?

« χρώμεθα γὰρ πολιτείᾳ οὐ ζηλούσῃ τοὺς τῶν πέλας νόμους, παράδειγμα δὲ μᾶλλον αὐτοὶ ὄντες τισὶν ἢ μιμούμενοι ἑτέρους… »   (« Notre constitution politique n’a rien à envier aux lois qui régissent nos voisins ; loin d’imiter les autres, nous donnons l’exemple à suivre. » Périclès. Oraison aux morts. Athènes. 440 av. j.c. )

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La Grèce en position plus facile pour négocier

L’an dernier encore, la position d’Alexis Tspiras et de Syriza était compliquée. Si la Grèce refusait de rembourser sa dette, elle ne pourrait plus continuer à emprunter. Or étant déficitaire, elle avait besoin de continuer à emprunter. C’est cette position de force de créancier qui lui font payer des taux d’intérêt usuraires.

L’Euro était trop haut pour lui permettre de relancer son économie par l’exportation, le tourisme, etc. Mais si la Grèce sortait de l’Euro et restaurait le Drachme, sa monnaie serait immédiatement dévaluée, et la dette, contractée en Euros, augmenterait d’autant.

Mais voilà, désormais, l’excédent primaire du budget Grec (le budget, moins l’intérêt de la dette, l’équilibre d’exploitation, en somme) est positif. La Grec pourra se passer d’emprunt à l’avenir, qui ne serve aujourd’hui qu’à rembourser des taux d’intérêt de l’ordre de 9%. Si la Grèce emprunter à 0,4% comme la France ou l’Allemagne, son budget serait aujourd’hui équilibré. D’autant qu’elle a du beaucoup alimenter le sauvetage de son système bancaire, ces dépenses ne seront sans doute plus à faire.

Et la désindexation du Franc Suisse, entre autres a fait plonger l’Euro à un niveau historiquement bas, ce qui rééquilibre les rapports de force en Europe. En effet, les pays d’Europe du Nord bénéficiaient d’un euro fort, leurs produits d’exportation se situant plutôt sur des niches qui augmentent les revenus quand la monnaie monte. Les pays du sud et la France bénéficient d’un Euro plus bas, car leur économie repose sur des productions plus soumises à la concurrence et qui sont moins attractives lorsque le niveau de la monnaie est élevée. L’Euro faible est un élément de relance de la Grèce.

Les créanciers de la Grèce ont changé en cinq ans : c’était des institutions privées, c’est désormais principalement l’Union Européenne, les Etats et la Banque Centrale Européenne qui possèdent 3/4 des 240 milliards d’euros de la dette grecque. Le gouvernement Grec est fondé à demander des comptes à ses partenaires européens sur le fait qu’ils empruntent à moins de 1% pour lui prêter à 9%. On dit facilement que les contribuables européens ont beaucoup aidé la Grèce, c’est plus compliqué que cela : les Etats se gavent sur les taux d’intérêt infligés à ce pays exsangue.

L’Allemagne leader de la ligne rigoureuse oublie un peu vite que ses créanciers ont renoncé à 50% de la dette allemande et échelonné son remboursement sur trente ans, lors de l’accord de Londres, en 1953, lui permettant de remettre son économie à flot. L’Allemagne qui n’a d’ailleurs pas honoré ses dettes vis-à-vis de la Grèce.

Si aucune rivalité de mauvais aloi n’émerge entre les jeunes premiers d’Europe du sud, Tsipras en Grèce, Renzi en Italie, selon toute vraisemblance le parti Podemos, bientôt en Espagne, les conditions d’une renégociation de la dette sont réunies.

Jean-Claude Juncker et François Hollande ont toutes les raisons de jubiler.

Jean-Claude Juncker se réjouir à deux titres : le rééquilibrage des rôles entre le Conseil Européen et la Commission, et la repolitisation des débats européens.

Le succès de Syriza en Grèce et probable de Podemos en Espagne, va compliquer l’unité du Conseil Européen. Le mécanisme de décision y est un peu complexe, il a été réformé en novembre 2014 et varie selon le statut du projet voté. Par exemple, sur une proposition de la Commission, il faut le vote d’au moins 16 Etats, représentant 328 millions de citoyens européens. La minorité de blocage est de quatre Etats (en svoir plus : http://www.touteleurope.eu/l-union-europeenne/conseil-de-l-ue/synthese/le-fonctionnement-du-conseil-de-l-union-europeenne.html).

Le basculement de deux Etats représentant 60 millions de personnes modifie sensiblement les équilibres. La France et l’Italie sont dans une position idéale pour jouer les arbitres, avec leur 125 millions d’habitants, sachant que le reste du Conseil est divisé, entre l’isolationnisme britannique, l’hégémonie allemande, les préoccupations des pays d’Europe orientale, le modèle nordique… Dans la rivalité à laquelle se livrent la Commission et le Conseil Européen, dont le pouvoir s’est considérablement renforcé depuis le traité de Lisbonne, l’émergence de dissidence peut être une opportunité pour la Commission, qui se fera une joie d’instrumentaliser les dissensions.

Plus positivement, Jean-Claude Juncker a fortement affirmé sa volonté de repolitiser l’Union Européenne. Il s’est d’emblée affiché tenant d’une politique keynésienne de relance, avec son plan d’investissement. Il se situe sur une longueur d’ondes au moins compatible avec celle de « super Mario » Draghi, le directeur de la Banque Centrale Européenne, qui vient d’annoncer le relargage de 1 000 milliards d’euros de liquidités dans le système financier européen, pour encourager l’investissement et l’activité économique. Jean-Claude Juncker a nommé des Commissaires européens selon les thématiques avec lesquelles leur pays d’origine connaît des difficultés avec l’Europe, qu’on ne se mente plus et qu’on affronte les enjeux politiques : un français au déficit budgétaire, un anglais au contrôle des marchés financiers, un hongrois à la culture, un militaire grec aux migrations, etc. Jean-Claude Juncker veut changer la nature des relations entre la Commission et le Parlement : ne serait-ce que par intérêt tactique, l’affaiblissement de la Commission par rapport au Conseil Européen la pousse à se rapprocher du Parlement. Une repolitisation des débats au Conseil Européen est une opportunité pour faire de l’Europe un espace plus politique, moins technocratique, plus démocratique.

L’attitude des institutions européennes, des Etats européens, l’absence de solidarité des citoyens vis-à-vis de nos compatriotes grecs, littéralement sacrifiés au nom de l’incurie de leurs dirigeants, est une honte, une tâche sur la construction européenne. La victoire de Syriza, quoi que l’on pense de ses orientations politiques, est une opportunité pour le renforcement de la vitalité démocratique des institutions européennes.

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